Paix, réconciliation, reconstruction, démocratie, développement… Ces sont les mots que toujours, d’une façon répétitive, presqu’automatiquement, je prononce quand je me retrouve à parler du Centre Jeunes Kamenge et de mon expérience burundaise ; à très peu de monde je me suis permise de révéler une partie profonde qui a touché mon âme: le sens de la mort. En fait il a toujours été plus facile de parler d’espoir, de cette merveilleuse lutte que Le Centre mène depuis 18 ans, de cette insatiable soif de tout recommencer par le début, d’effacer cet embêtant et strident passé pour laisser la place au future illuminé par le Bien. Et le Mal ? Tout ce Mal que j’ai perçu, toute cette douleur, cette souffrance et cet abîme de milliards de solitudes… pourquoi ai-je voulu les laisser de côté ? Ne pas les mentionner ? Presque les oublier ? Au nom de quelle fausse illusion je n’ai jamais voulu les citer ? Pour donner du soutien ? Pour soulager ? Qui ? Moi-même ou bien les jeunes ? Leurs sourires, leur envie de rachat, leur espoir n’ont jamais effacé leurs contes et leurs larmes.
P. qui pendant la nuit se réveille en criant à cause de tirs de fusil et de mortiers, qui, encore aujourd’hui, accompagnent ses cauchemars ! « Ne tirez pas, ne tirez pas”, crie-t-il.
L. qui n’a jamais eu la chance de retrouver le corps de son père... quel vain et impossible espoir nourrira-t-il dans le plus profond de son cœur ?
J. qui souvent en courant, a du sauter des cadavres pour ne pas le devenir à son tour ? Ne jamais se retourner ! Continuer à courir signifie avoir une possibilité sur combien de temps ?
V. qui en tournant au coin d’une maison se retrouva un fusil pointé contre lui, tenu heureusement par un jeune soldat inexpérimenté et effrayé qui n’a pas appuyé sur la gâchette... V n’oubliera jamais sa respiration haletante et son regard tremblant.
R. et toutes ces nuits et ces jours passés sur les collines, en se cachant parmi les buissons et en dévorant des kilomètres à la recherche de quelques personnes de sa famille : mère, père, sœurs et frères. « Vous les avez vus passé ? Étaient-t-ils ici dans les derniers jours ? », demandait-il à tous ceux qu’il rencontrait. Ces sentiments d’abandon et de solitude les quitteront-ils un jour ?
T. qui après avoir tué et tué encore cherchait la chaleur et l’oublie dans la bière ou entre les jambes d’une femme. Maintenant le sida est en train de le dévorer.
Au contraire S. violée, lacérée en dedans et en dehors, portant avec elle des cicatrices invisibles, une intimité et une sexualité détruites pour toujours.
S. fils unique d’un père absent, étriqué et trop maigre, presque “flétri”, avec sa maman malade qui vient de le quitter. Par qui ou par quoi sera-t-il sauvé ?
Donc ces jeunes qui ont déjà connu la Mort et le Mal, qui les ont sentis dans leurs entrailles et “chassés” jusqu’au plus profond de leur âme, doivent cohabiter avec eux chaque jour. Après une période moi aussi, je percevais la Mort et la Mal comme des monstres méchants qui flottent dans l’air. Mais au Centre Jeunes Kamenge la Mort et le Mal ne trouvent pas de place, ils n’ont pas la possibilité de prendre le dessus, ils ne peuvent manger la Vie de personne ; au CJK les jeunes vivent pleinement, radieusement et fièrement une seconde vie, celle à laquelle chacun devrait avoir droit, sans devoir passer auparavant par la Mort.
Donc que la Vie soit !