Je voulais vous parler plus en détail de l’atelier Hip-Hop que j’ai mis en place en janvier 2006. Cet atelier est une activité comme tant d’autres au Centre, comme les cours d’anglais, les cours de coupe-couture, les cours d’informatique, etc, à la différence près qu’elle touche un public légèrement différent. En effet, les jeunes qui se sont inscrits dans cet atelier, sont certes des jeunes membres du Centre, mais ce sont des jeunes qui y viennent sans pour autant participer aux différents cours et ateliers.
Grand nombre d’entre eux sont quelque peu destructurés et marginalisés parce que déscolarisés, consommateurs de chanvres, en rupture avec leur famille, orphelins, etc. Mais attention, ce n’est pas le cas de la totalité d’entre eux, d’autres sont aussi des jeunes plus classiques, les mêmes que ceux que l’ont retrouve dans l’école des animateurs ou dans diverses activités… L’intérêt de chaque activité organisée au Centre réside bien dans le rassemblement de jeunes très différents en vue d’une acceptation mutuelle, et cela s’applique également à l’atelier Hip Hop.
Lorsque j’ai démarré cet atelier j’avais proposé le Hip Hop en pensant à la danse. Lors de la première séance, je me suis retrouvée avec 45 inscrits dont 10 seulement avaient envie de danser et les 35 restant étaient venus avec leurs textes de rap pour chanter. J’ai donc immédiatement revue la configuration de mon activité, en décidant de consacrer une heure et demi au chant (au rap) et une heure à la danse hip hop.
Mon premier combat dans cet atelier : parvenir à faire arriver chaque participant à l’heure.
Peu parmi eux parvenaient à entre dans le cadre, c'est-à-dire à arriver à 15H pour repartir à 17H30, la majorité d’entre eux se permettaient d’arriver à n’importe quel moment, sans excuse, souvent dans un état second (cf. chanvre). La nonchalance et l’arrogance étaient de mise. Aucune violence mais une attitude générale de fumisterie.
Je me qualifierai plutôt d’animatrice au style coopératif et démocratique, mais dans ce contexte, cette façon de faire ne permettait pas d’atteindre les objectifs poursuivis comme notamment la création d’un groupe de jeunes unis et homogènes. Je me suis donc retrouvée quelque peu dépassée et ai donc opté pour ma casquette d’animatrice autoritaire en fixant des règles claires et précises auxquelles il fallait se plier sans aucune possibilité de la contourner. Par exemple, tout jeune arrivant avec plus de 15 minutes de retard et quelle que soit son excuse ne pouvait accéder à l’atelier. Après plus de 3 absences sans motif valable, le jeune était rayé de la liste des participants. Et c’est ainsi, que mon groupe de 45 jeunes s’est peu à peu réduit à un nombre de 35 jeunes formant une dizaine de groupes de rap.
Une fois ce problème résolu, un autre obstacle s’est alors dressé face à la cohésion du groupe : des tensions, rivalités, jalousies liées à la concurrence entre les groupes de quartiers différents ont commencé à se faire sentir de manière très vive. Certains groupes se positionnaient en leaders ou stars, exprimant un certain mépris à l’égard des novices ou rappeurs plus jeunes et moins expérimentés.
J’ai alors focalisé sur cette problématique en tentant de prouver à l’ensemble des participant par l’exemple que l’union fait la force, et en essayant de mettre en valeur leurs points communs plutôt que ceux qui les différenciaient. L’un d’entre eux, s’est rapidement positionné dans ce même sens et m’a aidé à faire passer ces mêmes idées auprès des jeunes qui ne maîtrisaient pas suffisamment le français (le plus souvent des jeunes déscolarisés). Il est alors progressivement devenu mon assitant-animateur. Dans le même temps, il a décidé de s’inscrire à « l’école des animateurs » et est devenu par la suite et encore aujourd’hui un excellent animateur.
Ensemble nous leur avons expliqué que leur textes (leurs raps) dénonçaient les divisons ethniques, religieuses, politiques et autres au Burundi, qu’ils parlaient tous de leur désir de paix, d’union, de solidarité, et qu’il était temps pour nous de mettre en pratique ces mots dans notre petit groupe de 35 artistes. Très vite, les tensions se sont apaisées et ont laissé place à une atmosphère paisible, de travail en concertation, en collaboration, d’encouragements des uns envers les autres. Après 6 mois d’atelier, les jeunes m’ont demandé s’ils pouvaient baptiser leur groupe la « Hip Hop Family » et produire un spectacle ensemble sous ce nom au Centre Jeunes Kamenge afin de montrer aux autres leur travail. Nous avons donc cloturé notre premier atelier 2006 par un grand show fédérateur qui, semble-t-il, a séduit nombre de spectateurs.
J’ai reconduit cet atelier l’année suivante avec de nouvelles inscriptions. 9 groupes de la Hip Hop family et 4 nouveaux groupes s’y sont réinscrits. Nous avons donc agrandi la Hip Hop Family en axant l’atelier uniquement sur le chant (rap). Un autre atelier de danses modernes s’étant créé parallèlement, animé par Elysée, une jeune animatrice du Centre Jeunes Kamenge.
Atelier Hip Hop : portrait de 2 participants parmi tant d’autres:
Lorsque j’ai proposé la mise en place de l’atelier Hip-Hop, Julien et Mohammed s’y sont inscrits.
Julien, un jeune de 16 ans, est arrivé dans cet atelier avec une attitude désinvolte, fuyante et nonchalante. C’était un tout jeune membre du Centre qui ne participait à aucune autre activité mais qui avait vraisemblablement beaucoup de choses à dire et à dénoncer dans ses textes et qui rappait avec beaucoup de force. Se dégageait de lui la passion du rap. Il était « parrainé » par une pointure du rap dans les quartiers nord du nom de Assumani (lui aussi membre du CJK depuis de nombreuses années et ayant réussi à percer dans le domaine musical au Burundi).
Julien est partiellement déscolarisé pour cause de manque de moyens, il est de confession chrétienne (papa protestant, maman catholique). Il est considéré comme hutu (parce que son père est hutu, mais sa mère est tutsi), vit à Mirango à Kamenge, le quartier qui a connu les plus importantes destruction pendant la guerre. Il a du fuir Kamenge à cause de celle ci. Sa famille et lui sont allés vivre à Nyakabiga un quartier du Centre ville dès 1993. En 1995, ils ont du fuir Nyakabiga et le Burundi et ont rejoint un camp de réfugiés au Congo appelé camp Ruvunge. Ils y passeront 2 ans avant de fuir à nouveau la guerre du Congo et de rentrer au Burundi, dans le quartier de Kinama en 1998. Depuis lors sa famille et lui ont regagné leur parcelle à Kamenge mais continue de vivre dans une pauvreté extrême.
Julien est un garçon qui dévoile sa souffrance durant l’exil et pendant la guerre dans ses textes de rap. Autrement il n’en parle jamais.
Mohammed, lui, est un jeune musulman de 20 ans qui vit tout près du Centre, à la limite entre le quartier Kamenge et le quartier Cibitoke. Je ne connais pas franchement son ethnie mais je crois que son papa devait être congolais et que sa maman est tutsi. Lui aussi est déscolarisé pour cause de manque de moyens et de grande démotivation. C’était, à l’époque ou je l’ai rencontré, un très grand consommateur de chanvre et il ne s’en cachait pas. Lorsqu’il est arrivé dans l’atelier, j’ai ressenti immédiatement un mélange d’une très forte admiration et de jalousie de la part des autres participants à son égard. Il avait effectivement un talent indéniable dans le rap (charisme, sens de la scène, dynamisme dans la voix et dans sa façon de bouger, des textes vivants et intéressants) et semblait bénéficier d’une certaine expérience en la matière.
J’ai vite compris alors qu’il y avait comme qui dirait deux familles antagonistes de rappeurs dans mon atelier : la famille de Mohammed appelée « Wazee Wakazi Family » et la famille de Assumani (celle dont faisait partie Julien) appelée « One seat, one family ». La première regroupait grossièrement les rappeurs du quartier de Kamenge et la seconde du quartier de Kinama. C’est au travers de ces deux familles que les jalousies et rivalités se faisaient le plus nettement sentir.
L’atelier Hip-Hop a permis progressivement à ces deux groupes/familles de s’unir et de partager une même passion en totale amitié.
A l’origine, je remarquais que Mohammed et Julien ne s’aimaient pas du tout. Le premier considérait le second comme un petit novice sans intérêt, le second considérait le premier comme un frimeur fumeur de chanvre.
Et puis peu à peu, ces deux jeunes ont constaté que leurs talents, leurs différences pouvaient s’avérer profitables artistiquement parlant puisqu’ils se complétaient. En réalité, je pense que Julien était quelque peu manipulé par son mentor Assumani.
En décembre 2006, nous avons organisé un concours de rap auquel Mohammed, Assumani et Julien (ainsi que d’autres groupes de la Hip Hop Family et d’autres groupes des quartiers) ont participé avec leur groupe respectif. A la grande surprise générale, c’est le petit Julien et son groupe Light of Peace qui ont gagné. Certains ont dit : « l’élève a dépassé le maître » puisque il a devancé son mentor Assumani qui s’est placé deuxième, ainsi que son (ancien) rival Mohammed et son groupe classé troisième.
Une autre surprise pointa son nez, puisque par orgueil et fierté, Assumani se mit à renier son « élève » alors qu’à contrario, Mohammed et Julien devinrent de véritables amis et décidèrent de chanter quelques morceaux ensemble.
Aujourd’hui, Julien et Mohammed, bien qu’extrêmement différents, sont de véritables amis, ils ont tous les deux repris le chemin de l’école grâce à l’aide de donateurs européens et s’épaulent dès que l’occasion leur en est donnée. Ils m’ont avoué avoir besoin de finir leurs études car selon eux, on ne peut devenir de vrais artistes sans être passé sur les bancs de l’école. Par conséquent, la consommation de chanvre de Mohammed à largement diminué et la confiance en la vie pour chacun des deux est pour ainsi dire revenue.
Chacun d’entre eux a su profiter de l’opportunité qui leur était offerte, celle de se confronter aux autres, celles de s’enrichir à leur contact, celle de dépasser les frontières que dressent parfois l’ethnie, la religion, le quartier, la classe sociale, les idées politiques ou autre en les transformant en richesse.
Julien et Mohammed sont deux jeunes que j’ai vu grandir, mûrir, s’ouvrir, sourire et construire ensemble et c’est cela que je voulais vous faire partager.
Cela résume bien le travail du Centre Jeunes Kamenge, celui de ne pas paraboler et théoriser sur les concepts de PAIX mais bien, de permettre à des jeunes de la vivre et de l’expérimenter.
Pour nous au Centre Jeunes Kamenge, la PAIX n’est ni un mot, ni une théorie, c’est une expérience qui se vit !